Pages

André Kertesz


Le début du siècle dernier ouvre la voix aux artistes par l’impressionnisme et le cubisme, à une rupture sans précédent, une révolution pourrait-on dire. De là, le début de l’abstraction puis le dadaïsme et le surréalisme se conjuguent pour rejeter le traditionalisme, les dogmes de l’académisme. Le sujet disparait, et de nombreux thèmes sont trouvés. Ainsi André Kertesz s’inscrit dans cette lignée de nouveaux artistes. Né en Hongrie, il découvre très jeune les aptitudes et les particularités de la photographie, s’amusant à immortaliser ses proches en première expérimentation de cette technique pour ensuite photographier ses camarades de guerre lors de du premier ravage des tranchés. Il se crée ainsi une notoriété mais désire aller encore plus loin, il s’en va rejoindre Paris. C’est pendant cette période qu’il sera amené à travailler pour des magazines et journaux.


 Sa série de photographies Distorsion est une commande réalisée pour le magazine Sourire, il dégage un monde onirique, déformé, inquiétant, un miroir de l’au-delà, de l’inconscient. Il faut préciser que ce sont de véritables photographies non truquées. Pour les effets de formes virant à l’abstrait, il utilise des miroirs courbés que l’on retrouve dans les galeries de fêtes foraines ou à l’entrée du chapiteau d’un cirque. Les corps sont détruits, atteignent une aura fantomatique, étrange, bouleversante. Il choque le regard des spectateurs, l’œuvre peut bousculer lorsqu’on contemple quelques instants ce visage à l’allure effroyable rappelant le Cri d’Edvard Munch. Qui sommes-nous en réalité, si le corps peut se plier à n’importe quelle illusion ? Il entre en rupture avec l’art de l’académisme, il rejette l’idée d’idéal de beauté. L’artiste photographie du mouvement, essaie, en tout cas, de capter l’essence de l’être humain. En cela il se rapproche du surréalisme puisqu’il n’essaie pas de photographier que la matérialité, la matière ou la chair du modèle mais d’entrer en communion avec l’inconscient. Il partage avec le spectateur une question existentielle puisque le miroir pourrait symboliser le reflet de l’âme et de ses combats intérieurs. Le corps déformé serait une illustration de ce qui se passe dans la psyché de chacun : une lutte inexprimable, des tourbillons innommables. Seule l’image pourrait apporter une explication. Elle ne montre pas une réalité concrète ni une fiction, elle est la captatrice illusoire d’une envie d’attraper l’irréelle.


Les œuvres d’André Kertesz chamboulent, en tout cas elles percutent.  Nous sommes tous amenés à se regarder dans le miroir, le miroir dévoilant un double, quelques fois, ce rendez-vous avec nous-même nous barbouille, c’est un moment d’une seconde, de plusieurs minutes, un instant de pause, le temps de s’affronter, de s’admirer, de trembler, de succomber, de casser peut-être cette face lisse en essayant d’atteindre l’autre, nous même. Ces photographies sont considérées comme absurdes, telle Alice de l’autre côté du miroir, les modèles féminins sont détruits, leurs corps se métamorphosent, rituel de destruction, de contemplation, un frisson parcourt l’échine. Il narre un monde invisible, laisse à découvert l’innommable ou l’insaisissable, le corps est la première strate pour atteindre l’indivisible, le champ de bataille, cet inconscient ancré, bien caché au fond de nous-même. Alors, fasciné, on se laisse prendre au piège, une toile d’araignée pour les spectateurs ou les lecteurs du magazine. On aimerait déceler les secrets, atteindre ce monde, on ne peut que voir, analyser, effleurer plutôt que de gouter à pleine bouche. 

Vagabonde.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire

Instagram