Cher corps #1

01:28


J'avais noté des points concernant cet article dans un carnet à couverture blanche, Moleskine, au stylo bleu. J'avais gravé les quelques sensations, les émotions que je pouvais ressentir face à ce temple de chair qui m'appartient mais je préfère écrire sans penser, lâcher les mots, vous les partager sans préjugés, sans a priori. 

Qu'est-ce qu'un corps me suis-je souvent demandée ? Deux bras, deux jambes, un visage, des cheveux, parfois on y pose des couches de maquillages, pour certaines des couches de peintures, pour masquer les expressions, pour devenir quelqu'un d'autre. Le corps... objet de désir, de souhait. Pour moi il fut un danger, une carcasse matérielle. On me voyait. On me supportait. Par ce corps, j'étais enfermée, moi, qui ne souhaitais juste qu'une minute dans l'antre de ma chambre, dans la solitude, dans le silence. Ce truc immonde qui grossissait. Dix kilos par an, de quoi se protéger de la ferveur violeuse, de ces hommes qui me regardaient un oeil salace, l'épée levée. Les dix kilos devinrent cinquante, jusqu'à ce que je découvre, devant la face lisse de mon miroir un résidu de rien, une avalanche de gras que je ne comprenais pas.

Perdre son identité corporelle c'est perdre la conscience de sa propre matérialité. J'étais faite d'un esprit, la carne n'existait pas dans ma tête car on l'avait blessé, ravagé. Je ne tiens pas ce blog comme un journal intime mais pourtant j'essaie de me justifier quand j'écris ces mots là que je devrais cacher car la société nous condamne déjà. Le jugement apparaît à la vitesse lumière dans les yeux des autres quand on avoue. Le viol, quelle idée, c'est à cause d'elle, elle aurait pu mieux se défendre non ? Porter des vêtements qui cachent, qui ne dévoilent rien, ce que je faisais car j'ai compris qu'il ne fallait pas attiser le désir, justement rejeter ce périple mais ça ne marchait pas, car plusieurs viols sont de guise. L'on n'explique pas assez aux enfants que ce crime peut être commis dans la violence psychologique avant que ça ne soit physique. Comme une sensation, une cassure, une tasse qui se brise. Ici c'était, plus que ma dignité, la valeur d'un être humain que l'on m'enlevait.

Avouer, confesser, publier, c'est se mettre en danger, j'enlève mes protections car je sais que ce témoignage pourra en guérir certain, vous faire réfléchir non dans le jugement ou la pitié, dans le choc ou la révolte, juste, vous faire prendre conscience que lorsqu'on vit ce genre de traumatisme il faut des années pour se reconstruire.

Aujourd'hui, je regarde derrière moi pour observer ce long chemin de croix que j'ai parcouru. Mes kilos pour me rendre laide ont disparu, doucement, tendrement, car ils ne devaient pas exister. Je me suis mise au sport aussi, moi qui haïssait cela, ressentir que je possédais un truc que l'on nomme corps c'était insupportable. Alors je découvre un nouveau corps qui s'esquisse lentement mais sûrement, il me dit bonjour, oui en réalité tu devais être comme ça, il a fallut du temps, tu y es presque. Alors j'écris pour moi mais aussi pour vous, non pour faire des généralités car les sentiments quand on reste éloigné n'ont pas d'impact, ici je vous confie un grain de moi même pour vous dire que la reconstruction est possible, elle est même agréable.

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4 commentaires

  1. Courage ma belle ! C'est un beau combat que celui de se réapproprier son corps, je sais que tu y parviendras. :)
    Ca me fait penser aux vidéos "Cher corps" de Léa Bordier, tu les connais ? Elles sont magnifiques !

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    1. J'y suis presque ! Et en plus j'ai commencé à faire du sport, je pense en faire un article assez drôle parce que si on m'avait dit que j'allais aimé ça en plus j'aurai ris.
      Oui je les connais, j'en regarde quelques unes et c'est toujours très touchant !

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  2. C'est difficile de « commenter » ce genre de texte. Tes mots sont très touchants, justes et bien choisis. Tu es sur la bonne voie. <3

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    1. Merci, je suis heureuse si ça t'a touché, ce n'était pas un texte que je destinais à l'oubli, j'essaie de contrer la peur de dire les choses aux autres car forcément il y a un jugement derrière mais c'est en se taisant qu'on ne fera pas avancer les choses.

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